Annexes · Le Libéralisme est un péché

LETTRE PASTORALE ADRESSÉE A LEURS DIOCÉSAINS PAR LES ÉVÊQUES DE L’ÉQUATEUR RÉUNIS EN CONCILE PROVINCIAL

Chapitre 48Annexe·68 min de lecture

LETTRE PASTORALE ADRESSÉE A LEURS DIOCÉSAINS PAR LES ÉVÊQUES DE L’ÉQUATEUR RÉUNIS EN CONCILE PROVINCIAL

Veritas liberabit vos
La vérité vous délivrera.
Jn VIII-32

Vénérables frères et bien-aimés fils,

Introduction :
nécessité et bienfaits d’un concile provincial

Un des bienfaits les plus signalés dont nous soyons redevables à la bonté infinie de Dieu, c’est assurément celle que sa miséricordieuse Providence vient de nous accorder en permettant aux Évêques de l’Équateur la célébration du quatrième Concile provincial de Quito.

Après le long et toujours si pénible veuvage de presque tous les diocèses de la République, voici enfin les sièges épiscopaux pourvus d’évêques sur lesquels vous pouvez compter comme sur vos pères et sur vos pasteurs, qui quoiqu’indignes vous aiment ardemment dans le Seigneur et sont prêts à donner leur vie pour vous, si cela était nécessaire. Ces pères, ces pasteurs, afin de mieux accomplir leur difficile et très délicate mission, se sont réunis comme vous le savez, dans cette pieuse capitale de Quito, pour y tenir un concile provincial, le plus solennel, peut-être, par le nombre des prélats y ayant pris part, de tous ceux qui ont eu lieu jusqu’ici dans l’Amérique du Sud. Vous n’ignorez pas l’importance et la nécessité de ces périodiques réunions religieuses, sagement et divinement instituées dans l’Église Catholique par les premiers apôtres de Jésus-Christ ; car, si les États et les gouvernements politiques estiment très utile la convocation fréquente des représentants du peuple dans les chambres et les parlements afin de perfectionner les lois, d’exiger leur accomplissement, d’en réprimer les abus et les infractions, de choisir les moyens les plus opportuns et les plus efficaces pour procurer la prospérité et le bonheur temporel des nations, combien est-il plus urgent et plus nécessaire encore que l’autorité religieuse, personnifiée dans les pasteurs légitimes, réunisse de temps en temps toutes ses lumières et toutes ses forces, dans le temple saint, pour inspirer un nouveau souffle de vie au corps mystique de Jésus-Christ, panser les blessures causées dans les âmes par le vice et l’erreur, procurer et servir en un mot les grands intérêts de l’éternité et avec eux aussi les avantages temporels qui dérivent naturellement de la sanctification du citoyen.

Un concile en effet est un foyer de lumière qui concentre les plus doux rayons de la révélation divine pour les projeter ensuite sur cette région triste et sombre que les lettres sacrées nomment le monde, et dont les malheureux habitants marchent à tâtons, exposés sans cesse à tomber en de profonds abîmes.

Un concile est semblable à une fournaise d’amour qui, allumée par les charbons ardents tombés du cœur même de l’Homme-Dieu dans l’âme des prélats de l’Église, les purifie, les transforme, les embrase d’un secret zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et, les élevant au-dessus des grossiers instincts d’un égoïsme étroit, les agrandit et les dilate, pour offrir l’asile de la charité à toutes les misères humaines et à toutes les souffrances qui affligent les peuples. La vérité et l’amour président un concile, car, lorsque les pasteurs déposent leur mitre et leur crosse en présence du Père Eternel, le Verbe illumine leur intelligence et l’Esprit-Saint enflamme leur cœur.

C’est pourquoi, Vénérables Frères, et bien chers Fils, un concile a toujours été regardé dans l’Église de Dieu comme le nerf de la discipline, comme une citadelle de la foi, comme le remède le plus efficace contre la corruption des mœurs et comme un des principes les plus féconds de la sanctification des fidèles.

Un concile ne peut jamais être une menace, ni pour les gouvernements, ni pour les États, ni pour les familles, ni pour les individus, parce que son action est essentiellement bienfaisante, son autorité essentiellement divine, et la fin qu’il se propose aussi élevée que l’éternel bonheur de l’homme. Or, il est de la dernière évidence qu’une action, qu’une autorité et une fin pareilles, ne peuvent en aucun cas aboutir au préjudice, ni à l’amoindrissement de la société ou de l’individu. Bien au contraire : lisez attentivement les statuts et les décrets des trois conciles provinciaux qui ont eu lieu de notre temps dans cette ville, et vous reconnaîtrez en eux le principe des avantages inappréciables et des bienfaits immenses que nous contemplons, avec une si grande consolation en Notre-Seigneur, dans notre bien-aimée province ecclésiastique de l’Équateur. Missions de l’Orient, édification et réorganisation des séminaires conformément aux prescriptions du Concile de Trente, culte uniforme et splendide dans les temples, rénovation de l’esprit religieux dans les communautés, sanctification du clergé, vigilance pastorale portée jusqu’au martyre dans la défense de la foi et l’administration des sacrements, zèle apostolique des prédicateurs évangéliques, uniformité de doctrine morale dans les directeurs de conscience, abondante introduction de livres approuvés par l’infaillible jugement de l’Église, amélioration des mœurs publiques, excellente éducation religieuse dans les écoles et les collèges, consécration de la République au Divin Cœur de Jésus 55 et propagation incessante de cette très admirable dévotion jusque dans les derniers recoins de notre territoire : tout cela, et bien davantage encore, est dû, au moins en majeure partie, aux sages et opportunes dispositions prises par les trois conciles précédents. Grâce à eux, nous pouvons dire que, de nos jours, l’Église vit parmi nous d’une vie féconde et sanctifiante, qui nous a justement mérité les applaudissements de tous les catholiques du monde et les bénédictions réitérées du Vicaire de Jésus-Christ. Stimulés par l’espoir certain de conduire à bon port l’œuvre que nos prédécesseurs ont commencée, nous nous sommes réunis au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ afin d’accomplir pleinement une des plus graves et des plus urgentes obligations que les saints canons nous imposent relativement à la célébration fréquente de conciles provinciaux.

Avant de commencer nos travaux et aussitôt que nous nous fûmes donné le baiser de paix, nous tournâmes nos yeux reconnaissants vers le très catholique gouvernement de la République, lequel non content de s’être efforcé, en ce qui le concernait, de pourvoir aux évêchés vacants et de satisfaire ainsi aux vœux ardents des fidèles, non content de n’opposer aucune entrave aux travaux de l’Église, s’est de plus mis à notre disposition avec tout le prestige de son autorité et toute l’influence de sa puissante coopération.

Ah ! Vénérables Frères et bien-aimés Fils, c’est là une nouvelle et singulière faveur de la divine Providence qui doit exciter en nous tous un culte de gratitude éternelle, afin que dans l’avenir nous n’en soyons pas trouvés indignes.

Mais en quoi consiste ce culte de gratitude que nous devons à Dieu ?

Sans aucun doute, dans notre fidèle correspondance à ses grâces et à ses bienfaits, dans la volonté constante et généreuse avec laquelle nous devons tous seconder les adorables desseins de cette même Providence, qui, au milieu du naufrage presque universel de la foi, parmi les gouvernements, au milieu de la conflagration générale des passions humaines, et malgré nos misères et nos péchés, daigne conserver encore dans notre pays l’unité des croyances et du culte, ainsi que l’abondance des moyens de salut dont l’Église a été enrichie par son divin fondateur.

Nous parlons au nom de Dieu, nous nous adressons à vos consciences croyez à la parole de vos pères et de vos pasteurs. Voici quel est le dessein de notre Dieu si bon : le salut éternel de vos âmes, la prospérité et le bonheur même temporel de notre peuple. Tous nos efforts ont tendu vers ce but dans le quatrième Concile provincial de Quito : nous avons instamment prié Dieu à cette intention, recourant à la puissante médiation de la très sainte Vierge Marie, du glorieux saint joseph, des saints apôtres Pierre et Paul, de la bienheureuse Marie-Anne de jésus et de tous les saints protecteurs de nos villes et de nos provinces. A cette fin, nous avons appelé à notre aide toute la science et toute la vertu de notre clergé séculier et régulier, nous avons considéré attentivement les nécessités les plus urgentes de l’Église et des fidèles, puis, après de mûres délibérations, nous avons choisi et fait connaître les moyens et les remèdes les plus prompts et les plus efficaces demandés par ces nécessités.

Nous publierons en leur temps, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, les statuts et les décrets que nous avons rendus avec l’aide de Dieu. Maintenant nous vous annonçons que nous avons terminé les travaux du Concile.

Toutefois, avant d’aller reprendre le gouvernement particulier de nos diocèses respectifs, il nous a paru bon de vous laisser un monument, un souvenir impérissable et solennel du quatrième Concile provincial de Quito, dans cette lettre pastorale collective de l’Épiscopat de l’Équateur que nous adressons à nos bien-aimés Fils dans le Seigneur.

Écoutez donc notre parole, écoutez-la avec foi et avec amour, vous souvenant que Jésus-Christ, en même temps qu’il délégua aux pasteurs légitimes de l’Église l’autorité de son divin enseignement, imposa aussi à la conscience des fidèles la très grave obligation de les écouter avec docilité : Celui qui vous écoute, mécoute, et celui qui vous méprise, me méprise. Qui vos audit, me audit ; qui vos spernit, me spernit

Telle est, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, la mission de l’Église militante : sauver les âmes des élus, même au prix de beaucoup de douleurs, de larmes et de sang, comme Jésus-Christ son époux a racheté le monde au prix de sa vie immolée sur la croix, au prix des plus épouvantables tourments.

Il suit de là que dans la terrible lutte du mal contre le bien, de Bélial contre le Christ, du monde coupable contre l’Église, ce n’est ni Jésus, ni l’Église, ni le bien, mais le monde et les pécheurs obstinés qui souffrent des pertes et des pertes éternelles.

L’Église, immuable dans ses dogmes, infaillible dans son enseignement, brille dans le ciel de la foi comme une splendide lumière inaccessible aux ombres de l’enfer qui vont s’étendant sur toutes les régions de la terre. Il en résulte que, dans le tenace conflit de l’erreur et de la vérité, ce n’est pas l’Église qui verra son divin flambeau éteint, mais que c’est la raison indocile et rebelle qui s’égarera, incertaine et troublée, dans les inextricables labyrinthes du sophisme et du mensonge. Dans le christianisme la véritable histoire de l’erreur et de la vérité n’est autre que l’histoire des triomphes de l’Église et des défaites de l’hérésie. Heureux les peuples et les hommes qui acceptent les divins enseignements de l’Église dans leur intégrité parce qu’ils sont les fils de la lumière auxquels une éternelle victoire est réservée.

Thème de la lettre pastorale : le libéralisme.

Voilà, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, les grandes idées qui se sont présentées à notre esprit, lorsque nous avons résolu d’exiger de votre foi l’acceptation sincère et pratique de la doctrine catholique relativement à une matière dont l’importance vitale et l’intérêt souverain ont justement appelé notre attention et notre sollicitude pastorale.

Cette matière, c’est le libéralisme.

A l’heure présente le libéralisme est l’erreur capitale des intelligences et la passion dominante de notre siècle, il forme comme une atmosphère infecte qui enveloppe de toute part le monde politique et religieux, qui est un péril suprême pour la société et pour l’individu.

Ennemi aussi gratuit qu’injuste et cruel de l’Église catholique, il entasse en faisceau, dans un désordre insensé, tous les éléments de destruction et de mort, afin de la proscrire de la terre.

Il fausse les idées, corrompt les jugements, adultère les consciences, énerve les caractères, allume les passions, assujettit les gouvernants, soulève les gouvernés, et, non content d’éteindre (si cela lui était possible) le flambeau de la révélation, il s’avance inconscient et audacieux pour éteindre la lumière de la raison naturelle elle-même.

Cet infatigable et astucieux ennemi rôde comme un lion rugissant autour de tous les peuples et de toutes les nations, cherchant qui dévorer : et parce que sa nourriture est de choix, cibus ejus electus, il s’efforce avec énergie de pénétrer surtout là où la foi et la grâce lui opposent une plus constante et plus vigoureuse résistance. La république de l’Équateur étant un de ces peuples heureux, il est évident qu’il doit étudier et connaître le fond d’un si dangereux adversaire, et se pourvoir contre lui des armes que lui fournissent la foi et la grâce, pour le combattre, le repousser et le vaincre.

Plan de la lettre pastorale.

Qu’est-ce donc que le libéralisme ?

Quels sont ses degrés et ses nuances ?

Quelle malice renferme chacun de ses degrés ? Quelles conséquences pernicieuses et funestes découlent d’eux pour l’Église catholique et la société civile elle-même ?

La société équatorienne est-elle, oui ou non, infestée de ce virus venimeux ? Si elle l’est, quels moyens pourraient s’employer pour arrêter un si grand mal ? Telles sont sur ce sujet, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, les principales questions que nous allons résoudre en résumant les enseignements catholiques les plus autorisés, pour votre instruction.

I. Définition du libéralisme.

Et tout d’abord, rien n’est plus difficile que de donner une définition brève et précise du libéralisme.

De même qu’on ne peut décrire un monstre aux formes hétérogènes capricieuses et variées jusqu’à l’infini, ainsi il n’est pas possible de réduire à une unité logique cet ensemble informe d’erreurs, d’impiétés et de blasphèmes que le libéralisme a voulu honorer du nom de civilisation moderne.

Le libéralisme n’est ni une erreur isolée, ni un abus déterminé ; c’est quelque chose d’incertain, de vague, d’indéterminé qui égare la raison, attaque la foi, corrompt la morale, combat l’Église et sape les fondements naturels de toute société, en érigeant en droits une grande partie des aveugles instincts de notre nature déchue.

En philosophie, le libéralisme est la métaphysique nébuleuse de l’erreur ; en politique, il est le palladium des révolutions et des bouleversements ; en morale, il est la proscription de la conscience humaine et en religion il est l’ennemi tantôt déclaré et tantôt caché du Christ et de son Église. Malgré ce caractère vague et indéterminé du libéralisme, les docteurs catholiques et les apologistes de la religion, en remontant des effets aux causes, des conséquences aux principes, et en se fondant principalement sur l’enseignement du vicaire de Jésus-Christ, définissent le libéralisme : « Un système politico-religieux qui, niant implicitement ou explicitement l’autorité divine de l’Église, proclame et défend la suprématie de l’État sur l’Église elle-même ou l’autonomie et l’indépendance de l’État dans ses relations avec l’Église ».

Nous proposant dans notre lettre pastorale de vous bien instruire sur ce point, vous ne devez pas trouver étrange que nous revenions de nouveau et avec quelque prolixité sur nos déclarations.

Nous disons donc que le libéralisme est un système, parce qu’il est un corps de doctrines, ou erronées, ou impies, ou opposées à la foi ; que Grégoire XVI, dans son Encyclique Mirari vos, Pie IX, dans son Encyclique Quanta cura, et dans le document solennel le Syllabus, le signalèrent de telle sorte qu’il n’est plus aussi difficile de le réduire à une série plus ou moins ordonnée de principes et de lamentables conséquences, découlant de ce que Grégoire XVI appela si heureusement après saint Augustin : « liberté de perdition ».

C’est un système politico-religieux parce que historiquement le libéralisme, en tant que système complexe et sous ce nom, n’apparut en Espagne, qu’il y a seulement un peu plus de cinquante ans. Ce fut à l’occasion des querelles suscitées entre l’Église et l’État par le protestantisme, le gallicanisme, le régalisme, le jansénisme, la franc-maçonnerie, le voltairianisme et surtout la Révolution française avec sa fameuse « déclaration des droits de l’homme », qui s’étaient propagés auparavant dans cette terre classique du catholicisme pendant les siècles de sa plus haute et de sa plus légitime gloire. Cela ne veut-il pas dire que le libéralisme ne se développe que dans les sphères politiques et religieuses ? Vous comprenez facilement, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, que l’enchaînement naturel des idées et des choses donne à cette erreur formidable une puissance de destruction qui atteint tous les ordres, y compris l’ordre domestique et l’ordre individuel. Cependant, le trait le plus saisissant du libéralisme, le côté sous lequel il se présente le plus impudemment, c’est le côté politico-religieux, sans doute parce que le père du mensonge, Dieu le permettant ainsi pour châtier notre tiédeur et nos scandales, est parvenu à fausser les esprits jusqu’au point de persuader l’homme que tout le bien et toute la félicité désirables doivent descendre des régions de la politique jusqu’à l’individu, et non vice versa, c’est-à-dire que la tranquillité et le bonheur des sociétés et des peuples dépendent de la perfection morale et religieuse des individus et de la famille. Les hommes persuadés d’une si grossière erreur s’oublient eux-mêmes et se livrent avec une espèce de frénésie à la politique où le démon les attend, pour faire avec eux la guerre à Dieu et à son Église.

Eh ! phénomène véritablement inconcevable dans un siècle aussi positif que le nôtre, à une époque où l’égoïsme domine presque partout, c’est seulement lorsqu’il est question de la politique libérale que les hommes semblent renoncer aux droits de la personnalité propre, et courent à la recherche d’abstractions chimériques. Rendez-vous compte, Vénérables frères et bien-aimés Fils, que lorsque le libéralisme parle de récompenses et de promesses, il parle toujours à l’humanité, au genre humain, et jamais aux hommes et aux peuples considérés concrètement.

C’est l’humanité qui progresse, l’humanité qui grandit, qui s’élève, qui se perfectionne, etc, etc.

Peu importe que les hommes, en tant qu’individus, se sacrifient, se dégradent et se perdent ; ils en seront suffisamment récompensés par une paix dont ils ne jouiront jamais, par une perfection sociale qu’ils n’atteindront pas, par un progrès que personne ne définit, par des droits que nul n’exerce, et enfin par une liberté qui ne signifie rien, si ce n’est la perdition des âmes !

Nous déclarons les principaux degrés et traits du libéralisme contenus dans les idées exprimées par la définition que nous avons proposée.

II. Les trois degrés ou espèces du libéralisme.

Ces degrés sont au nombre de trois, et ils sont connus sous les noms suivants :

Libéralisme absolu ou radical,

Libéralisme modéré,

Libéralisme catholique, ou catholicisme libéral.

A. Le libéralisme absolu ou radical.

Deux célèbres formules sont comme la synthèse des deux premiers, et les fauteurs du libéralisme radical consacrent celle-ci : Ecclesia in Statu : « l’Eglise est dans l Etat ». Ils veulent dire par là que, dans les sociétés humaines, l’État, c’est-à-dire le gouvernement civil et temporel, les ministères, les chambres et les parlements représentent et sont, en réalité, le pouvoir le plus élevé, l’autorité suprême, le droit absolu.

Il n’y a de puissance ni au ciel ni sur la terre qui soit supérieure, ni même égale à celle de l’État. L’État est la règle suprême et le dernier mot de la moralité ; il n’existe pas d’autres droits que ceux qu’il veut bien octroyer, ni d’autres obligations que celles qu’il impose. Toute autre société que l’État, sans en excepter l’Église, doit recevoir de lui les conditions de son existence et les lois de sa conservation, ainsi que celles de son développement. Or, comme cette suprématie absolue du pouvoir civil est la fidèle expression et le résultat final de la marche ascensionnelle, progressive, incessante des peuples, il s’ensuit que l’État ne peut et ne doit rien reconnaître d’immuable dans les choses humaines, qu’il est forcé d’obéir à ce mouvement fatal et nécessaire, qui pousse sans relâche en avant la volonté sociale. Le libéralisme, une fois établi sur ce terrain, dénie à l’Église toute espèce de prééminence ; il lui dénie sa condition de société parfaite et indépendante, et la considère comme n’importe quelle autre société inférieure, soumise à l’État et redevable envers lui de son existence morale. D’où il fait ressortir que si la vie publique de l’Église dépend exclusivement du bon plaisir de l’État, il appartient à l’État seul de déterminer la nature et l’extension des droits de ladite Église, et de prononcer dans l’espèce un jugement sans appel.

B. Le libéralisme modéré.

Le libéralisme modéré possède aussi sa formule : Ecclesia libera in Statu libero : « L’Eglise libre dans l’Etat libre ».

Les libéraux modérés ne proclament pas la suprématie de l’État sur l’Église, mais bien l’autonomie et la complète indépendance de l’une et de l’autre. A leurs yeux, l’Église et l’État constituent deux sociétés, complètement libres et séparées, se mouvant et agissant chacune dans le cercle de leurs attributions respectives. Cette indépendance, cette distinction, cette séparation, naissent de ce que le but de la société civile ne se rapporte ni ne se subordonne point au but de l’Église.

L’État est donc dans cette théorie, sui juris, maître absolu de ses actes, et il n’est pas obligé de tenir compte des intérêts religieux de ses sujets. Il peut dicter ses lois et forcer à leur accomplissement, alors même qu’elles sont en opposition avec le droit canonique, de telle sorte que l’intérêt politique et la prospérité temporelle des peuples doivent seuls le guider dans ses décisions.

Si, pour des motifs justes, il signe des traités avec l’Église, il le fait sur la base d’une égalité réciproque, et comme de puissance à puissance, se réservant toujours le droit d’apprécier leur convenance et leur utilité.

Quant à l’Église, elle n’a rien à faire dans l’ordre purement extérieur, parce que son pouvoir se rapporte uniquement à la conscience et aux choses spirituelles.

L’Église en conséquence manque de droits politiques proprement dits ; elle ne peut jouir que du droit individuel et de la liberté commune à tous les associés. L’État de son côté doit remplir sans entraves sa mission qui consiste à étendre toujours davantage la sphère de la liberté, en accordant indistinctement à tous la liberté de pensée, de conscience, et de parole, la liberté de la presse, des cultes, de l’enseignement, d’association, etc, etc., sans imposer à ces libertés d’autres limites que celles qu’exigent en des circonstances données la tranquillité publique et l’ordre social. En un mot, le libéralisme modéré exagère l’autonomie et l’indépendance de l’État jusqu’à ce point extrême qu’il refuse de se subordonner à l’Église dans les relations qui le lient à elle.

C. Le libéralisme catholique.

Le libéralisme du troisième degré, c’est-à-dire le libéralisme catholique, ou le catholicisme libéral, se tient sur le terrain des faits.

a) Son principe :

Sa formule synthétique pourrait se réduire à la suivante : « l’Église doit céder au temps et aux circonstances ». En principe il est certain, disent les libéraux catholiques, que l’autorité de l’Église en matière de foi et de mœurs, comme en matière mixte, est de beaucoup supérieure à celle de tous les pouvoirs de la terre, attendu qu’elle est basée sur la souveraineté divine du Verbe incarné ; mais quant à présent, il ne convient point de toucher à cette question, ni d’en entretenir les fidèles, pour ne pas irriter les esprits !

En thèse générale, disent-ils, il est certain qu’un catholique ne peut ni soutenir ni défendre la séparation de l’Église et de l’État ; car de même que, dans l’homme composé d’une âme et d’un corps, substances non seulement distinctes mais diverses, le corps doit être subordonné à l’âme pour la vie psychologique, morale et religieuse, de même aussi l’État doit se subordonner à l’Église comme au principe qui féconde, ennoblit, élève les sociétés humaines rachetées par Jésus-Christ. Cependant, l’Église devrait se rappeler les injustices dont elle fut victime sous la domination des rois, et accepter de bon gré l’idée de sa séparation d’avec l’État, d’autant plus qu’elle possède une force morale suffisante pour se conserver, se propager et se perfectionner sans l’appui et le secours d’aucun gouvernement. Le pouvoir temporel des papes est légitime, utile et jusqu’à un certain point nécessaire ; mais aujourd’hui le Saint-Siège devrait renoncer à ses droits et reconnaître l’occupation de Rome 56, comme un fait consommé et irrévocable.

Quant aux libertés modernes, elles ne devraient pas alarmer l’Église, parce que la liberté de la pensée, de la parole et de la presse favorisent la discussion, que la discussion fait jaillir la lumière et que la liberté des cultes seconde l’émigration et active le progrès des peuples ; les autres libertés sont l’objet des aspirations de tous les hommes, et il faut leur céder ; une résistance téméraire aurait pour effet de compromettre l’Église elle-même et de lui aliéner les esprits. La prudence et la charité chrétiennes conseillent donc aujourd’hui, aux véritables catholiques, d’adopter en tout et pour tout les moyens de réconciliation et de condescendance généreuse avec leurs adversaires que nous leur offrons, nous qui connaissons le monde et notre temps. Nous sommes sincèrement catholiques, nous professons la foi de Jésus-Christ, nous condamnons les erreurs dogmatiques et les hérésies, nous aimons l’Église comme notre mère, mais c’est justement pour cela que nous croyons que dans la pratique, les fils de l’Église devraient, tout en sauvegardant leur foi, rechercher tous les moyens de réconciliation avec leurs ennemis et adopter dans leurs gouvernements et dans leur conduite un système d’honorables transactions.

C’est ainsi que raisonnent les catholiques libéraux, Vénérables Frères et bien-aimés Fils ; telles sont les maximes pernicieuses, erronées et scandaleuses auxquelles ils soumettent en connaissance de cause, sans aucun scrupule, toute leur vie pratique, et qu’ils voudraient être la règle suprême de tous les catholiques.

b) Le libéralisme catholique et ses contradictions.

Appuyés sur des principes aussi faux et aussi subversifs, ils ne craignent pas de se mettre en perpétuelle contradiction avec eux-mêmes. Ils croient que personne ne peut servir deux maîtres, nemo potest duobus dominis servire (Math. VI, 24), et, cependant, à l’Église ils se montrent catholiques, très catholiques même, et à la tribune, dans les ministères et les chambres, ils font parade d’un ardent libéralisme. Ils savent que cette voie large et spacieuse suivie par un si grand nombre conduit sûrement à la perdition : Quam lata et spatiosa via, quae ducit ad perditionem ! (Mt 7, 13), et pourtant ils se lamentent sur le prétendu retard des peuples, miséricordieusement et divinement préservés de l’égarement général, et souhaitent voir au plus tôt la consommation de l’apostasie universelle des États. Ils reconnaissent que toute autorité et tout pouvoir vient de Dieu, mais in concreto ils sont toujours disposés à s’insurger contre tout ce qui est revêtu de cette autorité et de ce pouvoir, et qui l’exerce.

Ils défendent le droit d’insurrection contre tout pouvoir légitime, censurent les actes et les représentants du gouvernement, méprisent les personnes constituées en dignité, qu’elles soient pape ou roi, évêque ou président, magistrat ou prêtre, personne n’y échappe. Si, selon la doctrine de l’apôtre dans son épître aux Romains, l’autorité porte l’épée pour la correction et le châtiment du crime, les catholiques libéraux soutiennent contre l’apôtre l’impunité des crimes les plus atroces, au moyen de la satanique distinction des délits communs et des délits politiques, comme si de nos jours les délits politiques n’étaient pas les plus communs et les plus déplorables. Si un pasteur légitime, pour accomplir le devoir imposé par l’apôtre, interdit un mauvais livre, les catholiques libéraux condamnent ce pasteur à leur tribunal privé, ils éludent sa défense en préférant leur jugement propre à celui de l’autorité compétente. Si les souverains pontifes Clément XII, Benoît XIV, Pie VI, Léon XII, Grégoire XVI, dans leurs allocutions consistoriales, dans leurs encycliques, dans leurs lettres et constitutions apostoliques, condamnent, réprouvent, proscrivent toutes et chacune des erreurs et des hérésies que Pie IX, le dernier concile du Vatican 57 et Léon XIII ont proscrites et réprouvées dans une multitude de documents pontificaux, les catholiques libéraux opposent au poids écrasant d’enseignements si graves, si solennels, si infaillibles, la témérité de l’ignorance, ou la ténacité des préjugés, ou le silence de l’hypocrisie, ou les mille et mille détours de l’astuce, afin de triompher par le jugement privé de l’autorité irréformable de l’Église.

c) Le libéralisme catholique et sa peur de la vérité.

On leur dit qu’un catholique ne peut être en conscience libéral, après les condamnations et les réprobations réitérées dont le libéralisme a été l’objet de la part du Saint-Siège ; on leur montre des documents, on argumente avec eux selon la foi et selon la raison, on ne laisse pas une pierre à remuer pour les retirer de leur funeste erreur, et eux, les catholiques libéraux, ou ils nient la force obligatoire des documents pontificaux, ou bien ils prétendent que leur libéralisme n’est pas le libéralisme réprouvé, mais un autre, qui échappe à la vigilance du Vicaire de Jésus-Christ. D’autres fois encore, ils paraissent accepter spéculativement la doctrine catholique, tout en gardant au fond du cœur la résolution inébranlable de suivre dans la pratique leur opinion propre.

Cependant, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, si ces hommes voulaient agir de bonne foi, ils devraient se poser, en la présence de Dieu, ces questions et écouter ensuite en silence la réponse de leur conscience. N’est-il pas vrai que nous avons une certaine aversion pour les catholiques qui, dans leur vie publique et privée, ne font rien qui puisse leur mériter le qualificatif de libéraux ? N’est-il pas vrai que les catholiques purs, sincères, sans aucune autre épithète, nous paraissent des hommes rétrogrades, fanatiques, intransigeants, hypocrites ?

Quand il est question d’élection à la députation ou à la présidence, ne sommes-nous pas invariablement attirés par le titre de libéral, et n’excluons-nous pas de notre esprit et de notre cœur tout catholique de bon aloi ? Dans les réunions, les congrès, ne préférons-nous pas toujours la gauche à la droite ? Les libertés publiques, la révolution française, la déclaration des droits de l’homme ne nous plaisent-elles point par-dessus tout, sans que nous tenions aucun compte des déclarations de la chaire de Saint-Pierre ? Ne coopérons-nous pas, de différentes manières, à la propagation des doctrines opposées à l’Église et des erreurs du libéralisme moderne, en louant ses coryphées et ses journalistes, en censurant ceux qui lui font de l’opposition, surtout s’ils sont prêtres ou religieux ? Dans les questions qui s’agitent entre l’Église et l’État, notre opinion n’est-elle pas toujours en faveur de l’État, quoique l’Église présente les titres les plus légitimes de ses droits inviolables ? Si la conscience des hommes dont nous parlons répondait affirmativement à ces questions et à d’autres du même genre, ils se verraient obligés de reconnaître que leur libéralisme est précisément le libéralisme que l’Église a condamné tant de fois, le catholicisme libéral ou libéralisme catholique. Mais, hélas ! ils n’y pensent pas, et ne veulent pas y penser. Leur jugement est déjà formé, ils ont peur de la vérité, parce qu’ils n’aiment pas le bien : Noluit intelligere ut bene ageret (Ps 35, 4).

III - Malices et conséquences du libéralisme.

Après avoir ainsi décrit le libéralisme et chacun de ses degrés, nous allons, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, parler plus directement à vos consciences. Vous n’ignorez pas qu’un des plus lamentables effets du péché, c’est la corruption graduelle du jugement et la perversion de la conscience humaine. A mesure que l’homme se rend coupable d’un délit, et va contractant l’habitude du péché, son entendement et sa raison s’obscurcissent insensiblement, enveloppés par les sombres vapeurs que les passions enflammées produisent sans cesse et qui finissent par lui faire entièrement perdre de vue le sens juste des choses.

A. Malices et conséquences en général.

Examinons maintenant quels sont dans un individu et dans un peuple les jugements les plus faux et les plus insensés. Ce sont ceux qui se forment et se prononcent dans le feu des passions dominantes. Aux yeux de l’homme dissolu, l’adultère n’est pas un bien grand péché, et pour l’avare la cruauté envers les pauvres ou la barbare oppression des veuves et des orphelins n’est pas une faute grave.

a) L’amoralité.

D’où il suit que le libéralisme étant la passion dominante du XIX° siècle, et le plus universel scandale des sociétés modernes, c’est lui qui est responsable de tant d’erreurs et de délires, de tant de calamités et de désastres que l’Église déplore dans ses fils et dans toute la société contemporaine.

A notre avis, le libéralisme est en définitive la suppression de la conscience humaine. Il n’attaque pas seulement la Révélation, il ne combat pas uniquement l’Église, il ne se contente pas seulement de miner les fondements de la société civile et de la famille, il aspire encore à ravir à l’individu, au moyen de l’épouvantable bouleversement de la raison dominée par ses passions, un des premiers éléments naturels de la constitution humaine : la moralité.

Par suite, le libéralisme ainsi compris est une faute grave, un péché mortel, que les directeurs de conscience et les pénitents doivent examiner avec grand soin, toutes les fois qu’il s’agit de la participation à nos divins mystères.

Cette doctrine est certaine pour les catholiques, surtout depuis le dernier concile du Vatican 58, qui, à la fin de sa constitution dogmatique De Fide nous fait connaître les paroles suivantes du Pontife Pie IX : « Éviter la gravité du péché d’hérésie n’étant pas suffisant, si on ne fuit pas aussi les erreurs qui s’en rapprochent plus ou moins, nous faisons savoir à tous le devoir et l’obligation qui leur incombe de garder les constitutions et les décrets dans lesquels le Saint-Siège a proscrit et défendu les opinions perverses qui ne se trouvent pas explicitement énumérées ici ».

Eh bien ! La fameuse encyclique Quanta cura de Pie IX a condamné et réprouvé comme étant contraires à la doctrine du Saint-Siège les principes fondamentaux du libéralisme, à savoir : la séparation de l’Église et de l’État, la liberté des cultes, la liberté de la presse, la négation de la distinction et de l’indépendance de l’Église dans ses relations avec le pouvoir civil. Lisez le sixième paragraphe de la même encyclique où se trouvent les paroles suivantes qui ne peuvent être plus péremptoires : « Nous réprouvons, proscrivons et condamnons par ces lettres et avec l’autorité apostolique, toutes et chacune en particulier de ces perverses opinions et de ces doctrines ; nous voulons et ordonnons que tous les fils de l’Église Catholique les tiennent pour réprouvées, proscrites et condamnées ». D’autre part, il est hors de doute que toutes et chacune des erreurs contenues dans le célèbre document de Pie IX, le Syllabus, ont été proscrites et réprouvées en quelque manière par le Saint-Siège. Premièrement parce que ces erreurs se trouvent plus ou moins expressément condamnées de longue date par la chaire apostolique en d’autres documents pontificaux d’où elles furent extraites. Secondement, parce que, lorsque son Éminence le Cardinal Antonelli, Secrétaire d’État de Sa Sainteté, adressa à tous les évêques du monde catholique, le 8 décembre 1864, le Syllabus, il y joignit une lettre circulaire affirmant la même doctrine. Troisièmement, tout l’épiscopat catholique a reçu le Syllabus comme un document véritablement pontifical, et Léon XIII lui-même, dans ses lettres sur les œuvres de saint Alphonse de Liguori, a reconnu ledit Syllabus comme un document qui condamne des propositions fausses ou erronées. Quatrièmement enfin, parce que Pie IX a manifesté expressément non une seule, mais plusieurs fois, que toutes les erreurs du libéralisme, y compris celle que l’on désigne sous le nom de libéralisme catholique, ont été proscrites par le Saint-Siège dans l’Encyclique Quanta Cura et dans le Syllabus. Il le dit aux cercles catholiques dans son Bref de juillet 1875, et au directeur du journal de Rhodes Le Peuple, etc, etc.

b) L’empêchement à recevoir l’absolution sacramentelle.

Avec ces données il est devenu facile de convaincre la conscience catholique et de la porter à la plus sérieuse et à la plus profonde détestation du libéralisme, car, si d’une part, toutes et chacune des erreurs qu’il contient ont été proscrites par le Siège Apostolique comme pernicieuses ou opposées à la doctrine catholique, de l’autre il y a une obligation grave et urgente de tenir compte des documents apostoliques dans lesquels lesdites erreurs sont condamnées en vertu du dernier concile du Vatican 59. Si cette obligation est très grave, tant à cause de l’objet sur lequel elle porte (qui est d’une importance extrême non seulement de l’avis des théologiens mais aussi selon le sens commun de tous les fidèles), mais encore à cause de la forme dans laquelle ces erreurs ont été condamnées (forme qui ne pouvait être plus solennelle et plus catégorique), il s’ensuit nécessairement que le fait de ne point repousser le libéralisme et ses erreurs, de le professer après et malgré tant de condamnations, est sans aucun doute une faute grave, que ceux qui ne veulent pas s’en repentir ne méritent point d’être absous au tribunal de la pénitence et sont en état de réprobation éternelle. Ces conséquences ne peuvent pas être déclinées, attendu qu’on entend par péché mortel l’infraction d’une loi qui oblige gravement. Et qui pourra peser la gravité de ce péché et sonder la profondeur de sa malice ? Il suffit de vous dire que la théologie sacrée, d’accord avec la raison, démontre jusqu’à l’évidence que le libéralisme, considéré dans tout son ensemble, s’oppose directement au catholicisme et spécialement à toutes les notes de l’Église de Jésus-Christ. Il s’oppose à son unité, à sa sainteté, à sa catholicité et à son apostolat, et en même temps qu’il ouvre une large porte aux crimes de l’impiété et conspire contre l’existence même de la société civile et politique. Un seul principe, une seule proposition libérale de celles qui sont admises et circulent couramment dans le monde, contient une malice dont se rendent à peine compte ceux qui les profèrent, ce qui ne les empêche pas du reste de causer les plus grands ravages dans la vigne du Seigneur. Permettez-nous un exemple 60.

c) Exemple de la malice extrême d’une seule proposition libérale.

A première vue, la proposition libérale qui suit paraît bien innocente

« L’Église n’a rien à voir avec la politique ». Combien d’entre vous l’auront émise peut-être et soutenue en diverses occasions sans prendre la peine de réfléchir à sa signification exacte. Et cependant elle est, ou une hérésie formelle, ou une erreur condamnée par l’autorité infaillible de l’Église, ou tout au moins une véritable témérité. « Car celui qui dit que l’Église n’a rien à voir avec la politique, donnant ainsi à entendre que l’Église ne peut proscrire les assertions de la science politique qui sont opposées à la doctrine catholique, parce que les sciences humaines sont en dehors du cercle de l’infaillibilité de l’Église, énonce une proposition ouvertement hérétique frappée d’anathème dans le deuxième canon de la constitution dogmatique De fide et ratione du dernier Concile du Vatican 61. Si quis dixerit disciplinas humanas eas cum libertate tractandas esse, ut earum assertiones, etsi doctrinæ revelatæ adversentur tamquam veræ retineri, ne que ab Ecclesia proscribi possint anathema sit ».

Celui qui dit que l’Église n’a rien à voir avec la politique dans le sens qu’elle ne doit pas proscrire, ou tout au moins qu’il ne convient pas aux temps où nous vivons de proscrire telle ou telle assertion des politiques, émet une proposition erronée, qui fait partie du catholicisme libéral et a été sommairement condamnée dans le Syllabus de Pie IX.

Enfin celui qui dit que l’Église n’a rien à voir avec la politique, voulant dire seulement qu’il n’appartient pas à l’Église, mais aux politiques, de déterminer quand telle ou telle loi pour le gouvernement des peuples doit être édictée, quand il faut accorder ou tolérer telle ou telle liberté, celle des cultes, celle de la presse, celle de l’enseignement, etc, etc, énonce une proposition qui le rend coupable de grave témérité, attendu que c’est à l’Église qu’il appartient de porter un jugement sur la moralité des actes en tant qu’ils sont conformes ou non conformes à la règle chrétienne des mœurs. Aucun homme vraiment sensé ne niera qu’il appartient non seulement aux politiques, mais aussi à l’Église, de décider de l’opportunité de telle ou telle loi civile ; car, si cette loi est de nature à favoriser les fausses religions ou à permettre les faux cultes, il n’y a pas de motif suffisant pour tolérer un si grand mal, et il est évident qu’elle est en opposition avec les mœurs chrétiennes et relève sous ce rapport du jugement de l’Église.

Considérez maintenant une chose, Vénérables Frères et bien-aimés Fils : si cette seule proposition libérale, la plus innocente, en apparence, est si captieuse et contient tant de malice, devons-nous croire qu’il n’y a pas lieu de redouter cette immense accumulation d’idées vagues, indéfinies, désastreuses, qui composent tout le tissu du libéralisme contemporain en ses divers degrés et ses nuances multiples ?

B. Malices et conséquences du libéralisme absolu.

Qui peut compter les absurdités, les impiétés, les hérésies et les blasphèmes du libéralisme absolu ou radical ? Il est la négation catégorique de la divinité de l’Église et de celle de Jésus-Christ son fondateur, parce que celui-là seul qui ne croit pas en elle est capable de dénier à l’épouse de Jésus-Christ ses divines prérogatives, ses droits et sa prééminence. Il est la négation de la spiritualité et de l’immortalité de nos âmes ; car, par le seul fait de soutenir que l’homme sort tout entier de la matière, pour retourner à elle dans la mort, il est possible de circonscrire les destinées de l’humanité aux étroites limites du temps, sans admettre pour elle une fin plus haute que celle que se propose la société civile et politique. Il est la négation complète de la moralité, parce que c’est seulement en répudiant l’ordre moral, qu’il est possible d’aventurer que le pouvoir et la loi civile sont les juges suprêmes du bien et du mal, la source exclusive des obligations et des droits.

Cependant le libéralisme absolu va encore plus loin, il en arrive à nier Dieu lui-même ou à l’identifier avec le monde. Athéisme, panthéisme, rationalisme pur, voilà les derniers mots d’un si horrible système. C’est pour cela que les hommes pervers, les athées, les panthéistes et les rationalistes le soutiennent seuls. Aussi, le libéralisme radical est-il un monstre horrible qui, orgueilleusement assis sur les ruines silencieuses de la foi et de la raison devenues ses domaines, offre aux malheureuses victimes qu’il a faites, comme terme fatal de ses conquêtes, les deniers de la barbarie.

Il nous paraît difficile que, parmi nos bien-aimés fils, il en existe un seul assez infortuné et misérable pour professer le libéralisme radical. Tant de corruption, tant d’impiété, tant d’irréligion ne comptent parmi nous, ni ascendants, ni collatéraux. La république qui s’est consacrée au divin cœur de Jésus ne peut loger un si abominable monstre dans son sein.

C. Les conséquences du libéralisme modéré.

Et que penser du libéralisme qui se dit modéré ?

Écoutez des lèvres de vos Pasteurs l’enseignement catholique. Il est certain que le libéralisme modéré ne nie pas l’ordre surnaturel et ne proclame pas la suprématie de l’État sur l’Église, mais il fait abstraction de l’ordre surnaturel et il exclut l’Église de l’organisation politique des sociétés humaines. Cette abstraction et cette exclusion donnent pour base au libéralisme modéré le dualisme ou manichéisme qui, niant l’unité de Dieu, établit deux principes, l’un du bien et l’autre du mal.

a) Manichéisme.

En effet, l’homme, comme individu, ne peut jamais être autonome, parce qu’il est essentiellement et intrinsèquement contingent dans son existence, dans sa conservation, dans ses opérations, dans son état et dans ses conditions. Son existence ne s’explique pas sans un créateur ; sa durée dans l’existence est impossible sans un conservateur ; ses actions libres, elles-mêmes, exigent un concours, et son état, ainsi que ses conditions, une providence. Ces vérités sont dogmatiques ; la raison, d’accord avec la foi, les prouve, et par conséquent la dépendance de l’homme individuel est un attribut de sa nature. Cela étant donné, qui ne voit que, lorsqu’il s’agit des attributs essentiels à la nature de chacune des parties homogènes qui composent un tout, ces attribut conviennent également au tout et à l’ensemble constitué par les parties ? Si la société est tout entière composée d’hommes, qui niera que la société soi humaine ?

Donc, de même manière, si la société civile et politique se compose de membres essentiellement et intrinsèquement contingents et dépendants, les sociétés civiles et politiques sont aussi contingentes et dépendantes. Donc elles ne peuvent jamais être autonomes, donc elles ont au-dessus d’elles un pouvoir supérieur qui les crée, les conserve et les gouverne. Mais, selon la doctrine du libéralisme modéré, ce pouvoir supérieur n’est pas celui de Dieu, donc c’est quelqu’autre principe ? Si ce n’est par Ormuzd, ce sera Ahriman ? Si ce n’est pas Dieu, ce sera le démon ? Donc, ce libéralisme modéré est manichéen et partant hérétique. C’est ainsi que Boniface VIII réfuta les fauteurs de l’autonomie de l’État dans sa bulle dogmatique 62 qui commence par les mots  : Unam sanctam, et qui se termine par ces solennelles paroles : Subesse romano Pontifice, omni creaturæ humanæ declaramus, decimus, definimus et pronuntiamus omnino esse de necessitate salutis. « Nous déclarons, disons, définissons et manifestons que se soumettre au Souverain Pontife est pour toute créature humaine un moyen absolument nécessaire pour obtenir le salut éternel ».

Les termes de cette définition dogmatique, corroborée par le pape Léon X 63, et confirmée par le Ve Concile cecuménique de Latran 64, ne peuvent être plus explicites.

Assurément l’Église ne méconnaît pas dans la société humaine les deux ordres civil et religieux. L’Église non seulement admet, mais encore soutient, fortifie et défend de son autorité morale tous les droits légitimes du pouvoir civil, dans leur sphère, et relativement aux choses purement temporelles. Mais, en matière de foi et de mœurs, dans les affaires spirituelles et de conscience, et même en tout ce qui se rapporte directement à sa mission divine, elle exige avec raison des États qu’ils reconnaissent, à leur tour, la plénitude du pouvoir et de la juridiction dont elle a été investie par son divin fondateur ; et comme cette reconnaissance implique la subordination de l’État à l’Église dans le sens exposé ci-dessus, il est évident que l’Église ne pourra jamais céder sur ce point, et qu’elle exigera toujours du pouvoir temporel ladite subordination, d’autant plus que, parmi les peuples catholiques, la société, qui est sujette au pouvoir civil, est aussi sujette à l’Église.

b) Objection des libéraux modérés contre la subordination de l’État à l’Église.

Les libéraux modérés s’indignent quand nous leur tenons ce langage, et ils assurent que l’Église avec de pareilles doctrines ne veut pas arriver à autre chose qu’à la confusion des pouvoirs. Mais ces plaintes sont injustes, et leur indignation n’a pas de motif ; car, de même que dans l’homme la subordination du corps à l’âme n’entraîne pas et ne peut pas entraîner la confusion de la substance matérielle avec la substance spirituelle, quoique l’union entre elles deux soit si intime et la subordination si absolue, de même l’harmonie la plus parfaite des pouvoirs et la subordination de l’État à l’Église, expliquées plus haut, ne peuvent jamais parvenir à effacer les limites naturelles qui les distinguent. Que les libéraux modérés se rassurent ! Si entièrement que gouvernants et gouvernés s’assujettissent aux définitions de l’Église, jamais les empereurs, les monarques et les présidents de république ne se transformeront en pères du désert, ni les royaumes, les empires et les républiques, en communautés de cénobites : Quæ a Deo sunt ordinata sunt 65. De même que la variété dans l’ordre n’engendre pas la confusion, l’unité ne signifie pas l’absorption. Mais alors, insistent les libéraux, qu’en sera-t-il des États ? Ces doctrines de l’Église ne l’armeront-elles pas d’un pouvoir envahisseur irrésistible ?

c) Réponse à l’objection des libéraux modérés.

Ah ! Vénérables Frères et bien-aimés Fils, on voit bien par cette objection que les libéraux ne sont pas les fils de l’Église. S’ils l’étaient, ils la connaîtraient, ils sauraient son histoire et ils l’aimeraient tendrement. Savent-ils ce qu’ils disent, ces hommes ? L’Église envahissante ? Quand ? Où ? Comment ? L’Église envahissante ? Mais quels droits a-t-elle violés ? Quels titres déchire-telle ? De quels biens s’empare-t-elle ? Quelles larmes, quel sang fait-elle couler, sinon ses propres larmes et son propre sang, sur le calvaire où la traînent des ennemis gratuits et cruels ? L’Église envahissante ! Mais où sont ses canons, ses formidables flottes, ses intrépides défenseurs ? … Jésus-Christ lui donna-t-il au moins, par hasard, un cimeterre 66, comme Mahomet aux Arabes, ou un poignard de salut, comme celui dont la secte 67 arme ses adeptes ? Blasphème ! Vénérables Frères et bien-aimés Fils, blasphème ! Seule la parole divine assiste l’Église dans ses combats… parole infaillible… parole triomphante… l’histoire de dix-neuf siècles est là pour l’attester.

Jésus-Christ plaça la mitre sur le front des pasteurs de son Église, mit une faible crosse dans leur main droite, une voix et des accents d’amour sur leurs lèvres rougies par le sang de la victime du monde, et ce fut tout. Du reste, le Sauveur, lorsqu’il partagea la terre entre ses apôtres, les envoya prêcher aux nations, complètement désarmés, sine sacculo et pera 68. Les libéraux font donc preuve d’une grande ignorance quand ils craignent des invasions de la part de l’Église.

Ces protecteurs du pouvoir laïque ne savent vraiment pas ce qu’ils disent, car s’ils le savaient, ils se rendraient facilement compte que leur théorie de la séparation et de l’émancipation de l’État, loin de favoriser l’autorité politique, la combat et l’amoindrit jusqu’à l’annihiler, jusqu’à la placer dans des conditions où il lui est impossible de réaliser la fin temporelle des associés. Les païens eux-mêmes comprirent que la religion, la morale, l’unité de pensée, la conformité des volontés, le respect et l’obéissance au pouvoir constitué étaient des éléments vitaux de la société et des auxiliaires efficaces du gouvernement dans l’exercice de ses fonctions. C’est pourquoi ils soutenaient par des sanctions formidables leur religion, encore qu’elle fût fausse, leur morale, quoiqu’elle fût impure, l’unité de pensée, quoiqu’elle fût despotique, la conformité de volontés, quoiqu’elle fût violente.

Quant au libéralisme moderne, il suit une autre voie et, en proclamant sottement l’émancipation de l’État, il place, sans s’en douter, les gouvernements sur le penchant d’une ruine fatale. L’État ne peut être juge en matière de religion ; donc en se séparant de l’Église, l’oracle infaillible de cette même Église devient muet pour lui et il se voit condamné à concéder la liberté des cultes sans aucune restriction raisonnable. L’État n’a pas le pouvoir de lier la conscience individuelle, donc dès qu’il se sépare de l’Église il est obligé de permettre la liberté absolue de la pensée, de la presse et de la conscience, etc, etc.

Après ces libertés, vient la liberté d’association, et, avec elle, la liberté permanente de conspirer quand cela plaît. Il ne reste donc alors à l’État d’autres moyens de conservation que la violence et la force d’un césarisme tyrannique ou la faiblesse absolue d’une autorité impuissante et désarmée, qui se prosterne devant ces libertés furieusement déchaînées, afin d’en obtenir, à force de condescendances criminelles, un sourire de compassion et d’approbation.

Les peuples et les gouvernements pourront-ils, dans ces conditions, se promettre un jour tranquille ? Les sociétés civiles pourront-elles poursuivre la fin qui doit les perfectionner ? Que l’expérience réponde, car nous ne pouvons qu’indiquer quelques idées afin que vous vous formiez une opinion exacte de la perversité et de l’insanité des théories libérales.

D. Les conséquences les plus dangereuses sont celles du libéralisme catholique.

Passons maintenant au catholicisme libéral ou libéralisme catholique. Dans les peuples catholiques et particulièrement dans le nôtre, il est le plus dangereux ennemi et la plus terrible menace qui pèse sur nous. Croyez-nous, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, c’est au nom du Seigneur que nous vous parlons et avec toute l’autorité divine dont nous sommes investis pour guider vos âmes à l’éternelle béatitude.

Pour nous, nous craignons peu les fureurs et la violence du radicalisme absolu, du franc libéralisme modéré, de la franc-maçonnerie et du nihilisme. Ce sont les ennemis déclarés de la raison et de la foi, or, nous sommes persuadés que, par la miséricorde de Dieu, ils ne trouveront jamais en vous, quels que soient leurs brusques assauts, que d’intrépides défenseurs de la vérité et de la justice, même, au besoin, des martyrs.

Ce qui nous inquiète davantage, c’est le libéralisme catholique, cette peste pernicieuse, cette politique de bascule, bourreau travesti, pire que la Commune de Paris, ainsi que l’a dit Pie IX en des circonstances diverses 69.

a) L’origine satanique du libéralisme catholique.

Cette funeste erreur c’est l’astucieux serpent qui s’est glissé hors de l’enfer, et a pénétré furtivement dans l’Éden de l’Église catholique, pour y continuer de nos jours, en sourdine, l’œuvre qu’il a commencée dans le Paradis Terrestre. Timide dans le principe, bientôt caressant et flatteur, plus tard exigeant et audacieux, il corrompt doucement le cœur, dévoie l’intelligence et, finalement, perd les âmes et consomme la ruine de la religion et de la patrie. Il est donc très nécessaire de connaître cet ennemi, et pour le connaître il faut l’étudier.

Sans nous écarter du cercle des idées que nous avons exposées dans le paragraphe précédent, nous pouvons étudier le libéralisme catholique devant le tribunal de la raison, de la morale, de la religion et de la politique.

b) Le libéralisme catholique va contre la logique.

Devant le tribunal de la raison, le catholicisme libéral est une contradiction dans les termes.

Si le libéralisme attaque l’Église et que celle-ci le condamne et le réprouve, il saute aux yeux que libéralisme et catholicisme sont deux termes diamétralement opposés, entre lesquels il n’y a pas de conciliation possible. Comment la lumière pourrait-elle se concilier avec les ténèbres ? Jésus-Christ avec Bélial ? Le catholicisme consacre le principe d’autorité, et le libéralisme le proscrit au nom de ces libertés qu’il veut honorer par l’antiphrase de civilisation moderne.

Le catholicisme reconnaît l’ordre surnaturel relativement aux dogmes et aux vérités morales ; le libéralisme nie ces dogmes en théorie, ou bien il élude dans la pratique les conséquences naturelles de la vérité révélée. D’où il résulte que le catholicisme libéral peut aller avec la quadrature du cercle, et, comme ce qui est contradictoire n’est proprement rien, nous pouvons inférer que le catholicisme libéral est, dans l’ordre logique, le nihilisme.

c) Le libéral catholique est peureux.

Devant le tribunal de la morale, le libéralisme catholique est l’absence complète des vertus que la dignité humaine demande au vieillard respectable, au jeune homme ardent, à l’héritier présomptif de la couronne éternelle. Le libéralisme catholique c’est la peur elle-même, dissimulée tantôt sous le manteau de la charité, tantôt sous celui de la prudence. Un froncement de sourcil effraie les catholiques libéraux, une menace les fait trembler, la perspective d’un péril suffit pour qu’ils se rendent. Dominés par la peur, ils veulent que l’Église soit dans ses combats pusillanime comme eux, et, parce qu’elle est la mère des héros, ils l’accusent d’être imprudente et téméraire. Le libéralisme catholique est esclave d’une tyrannie cruelle, la tyrannie de l’opinion.

Combien il est étrange de voir les libéraux catholiques acharnés à conquérir la faveur populaire, se traîner au milieu des tourbes pour obtenir d’elles un signe d’approbation, un applaudissement que le vent dissipe aussitôt ! Qu’il est instructif de les voir devenir le jouet des exigences capricieuses des multitudes inconstantes, défendant avec une égale faiblesse le pour et le contre, approuvant aujourd’hui ce qu’ils combattaient hier !

Le libéral catholique est comme Samson, à qui la perfide Dalila coupa les cheveux, le privant ainsi de sa force, pour le livrer garrotté au mépris et à la risée des Philistins.

Un homme courageux prononça jadis ces fières paroles  : Si adhuc hominibus placerem, Christi servus non essem. « Si je cherchais à plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ 70 » Cet homme, c’était saint Paul ; cet homme, c’est tout catholique, sans surnom, sans épithète.

Le libéralisme catholique est la perfidie et la trahison personnifiées.

Un catholique libéral parmi les libéraux est un transfuge de l’Église, parce qu’il se dit catholique, et parmi les catholiques, c’est un espion du camp ennemi, parce qu’il se dit libéral. Le transfuge et l’espion sont des traîtres.

Que fait un catholique parmi les libéraux ?

Il vend le Christ !

Que fait un libéral parmi les catholiques ?

Il trompe les hommes ! mais il ne trompera pas Dieu : Deus non irridetur. (Col. VI-17)

Le catholicisme libéral est le grave scandale du dix-neuvième siècle, comme l’arianisme des premiers siècles, comme le protestantisme du seizième. Il fait perdre la tête aux hommes, enflamme les passions, tend partout à déchirer la tunique sans couture de Jésus-Christ et s’acharne à lancer dans le sein des sociétés les mieux organisées, comme une bombe Orsini 71, la pomme de discorde et la torche incendiaire de la révolution.

Quel est donc le secret de sa force diabolique ?

Sans aucun doute, c’est le scandale. Le piège le plus perfide qu’on puisse tendre à un homme dans les voies morales consiste à accréditer systématiquement l’erreur et à patronner le crime, en se servant, pour obtenir ce résultat, de tout ce qu’une religion divine dans son fondateur, dans son origine, dans sa constitution, dans ses moyens, dans son histoire et dans ses fins, offre aux mortels de plus saint, de plus moralisateur et de plus vrai.

Tel est le scandale que le libéral catholique donne aux peuples. Il prie au foyer domestique, et dans l’église peut-être se confesse-t-il et va-t-il jusqu’à communier ; il est grand ami du clergé séculier et régulier, des Sœurs de la Charité et des Frères de la Doctrine chrétienne.

D’autre part, c’est un homme éclairé, très versé dans les intrigues de parlement et de ministère, c’est un homme du monde, selon l’expression usitée. Ces qualités et bien d’autres encore font de cet individu un oracle de vérité et un modèle de vie pratique, aux yeux des gens simples et bien intentionnés.

Qu’arrive-t-il donc ?

Il arrive que, comme cet homme, après avoir récité le rosaire, assisté aux sermons et s’être prosterné devant les prélats, juge, parle et procède à la façon libérale dans sa vie publique et privée, ses paroles et ses exemples prêtent nécessairement à l’erreur et au péché un prestige immense, qui tend au triomphe définitif de l’apostasie dans un peuple simple et innocent.

Oui, peu importe que des hauteurs du Vatican la foudre tombe sans cesse sur le mensonge et sur l’immoralité, si le catholique libéral interpose constamment l’hypocrisie de sa conduite entre le bras de l’autorité suprême de l’Église et les fronts soumis d’une société disposée à lui obéir !

d) Le libéralisme catholique va contre la foi.

Considérez maintenant, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, un de ces hommes traduit à l’improviste devant le tribunal de Jésus-Christ ! Ô poids écrasant d’une responsabilité redoutable l… Il y a là de quoi réveiller la conscience la plus profondément endormie.

Plaçons le libéralisme catholique en présence de notre divine religion. En comparant dans l’ordre des faits la foi et la morale de l’Évangile, on ne peut nier, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, ces deux vérités :

1° - que lorsque la foi est sincère, très vive et ardente, la morale qui correspond à cette foi, est un principe fécond d’admirables vertus naturelles et surnaturelles ;

2° - que lorsque le cœur se corrompt et se souille par le vice, la foi commence à avoir des défaillances mortelles et va s’affaiblissant graduellement jusqu’à arriver à un état de prostration dans lequel un miracle de la Toute-Puissance est nécessaire pour lui rendre sa fermeté et sa vigueur primitives. Ceci prouve qu’il y a des liaisons intimes, des influences réciproques, entre la vérité et le bien, entre l’erreur et le vice, entre l’intelligence et le cœur. Dieu nous fit ainsi.

Quelle sera donc la foi d’un catholique libéral, si, dans la morale, l’application pratique de ses fausses théories le porte jusqu’à la suppression de la conscience ?

Le penser seulement fait frémir, et plus encore le dire.

Néanmoins, en pénétrant le fond des choses, on se rend compte que la foi des catholiques libéraux n’est que le produit monstrueux du rationalisme et de la réforme protestante. Elle tient du protestantisme l’aversion pour le pape et l’opposition pratique à ses enseignements ; elle tient du rationalisme cette incorrigible et tenace adhésion à son jugement purement humain, individuel et rebelle. La conduite pratique de ces libéraux l’atteste, car, en même temps qu’ils font profession d’être les fils de l’Église et feignent d’avoir du zèle pour ses intérêts, ils n’acceptent d’elle que ce qui est conforme à leurs idées, et uniquement à cause de cette conformité. Ils se constituent de leur propre chef, par-devant eux-mêmes, juges-nés dans les controverses de l’Église et de l’État, et prononcent toujours un verdict contraire à celui de l’Église et favorable à l’État. Ils veulent être les conseillers et les directeurs du pape, des évêques, du clergé, et quand le pape, les évêques et le clergé, usant des droits légitimes inhérents à leur mission divine, repoussent leurs conseils et suivent une autre direction, ils jettent les hauts cris, se répandent en invectives et en imprécations contre les supérieurs légitimes, sont capables de mettre la croix en pièces et de déchirer l’évangile, rendant l’Église responsable des révoltes et des désordres de l’enfer.

Foi traîtresse, foi menteuse, foi justement réprouvée par le tribunal de notre divine religion !

e) Le libéralisme catholique détruit l’ordre requis entre gouvernants et gouvernés.

Voyons à présent ce que la politique doit au libéralisme catholique. Il suffit de quatre mots pour l’établir.

En politique, nous pouvons considérer les gouvernants et les gouvernés. Eh bien ! les gouvernants lui doivent le mépris de l’autorité, et les gouvernés l’anarchie légalement organisée en faveur du radicalisme et du nihilisme. C’est tout, et nous en appelons à l’histoire moderne.

f) Les accusations contre le libéralisme catholique ne sont ni importunes ni exagérées.

Il se rencontrera sans doute quelqu’un pour accuser notre voix d’être importune et exagérée. Non, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, nous parlons au nom de Dieu la parole de Dieu, et cette parole est toujours exacte, toujours opportune. Nous avons une autre règle pour notre conduite que la leur, à laquelle nous devons nous conformer, et cette règle est la conduite du Vicaire de Jésus-Christ lui-même. Ceci dit, écoutez quelques paroles de l’immortel Pie IX, dans un bref qu’il adressa à l’association germano-catholique à Mayence, le 10 février 1873. Il s’exprime ainsi en parlant du libéralisme : « Nous l’avons appris avec douleur, cette pernicieuse erreur est soutenue aujourd’hui non seulement par les hérétiques, mais encore professée par quelques catholiques. C’est pourquoi nous vous disons, à vous, appelés par la divine providence au milieu de si graves perturbations à défendre l’Église et la religion catholique et à soutenir le clergé opprimé, que vous n’avez aucunement outrepassé votre mission en combattant aux premiers rangs de la bataille, mais bien au contraire que vous avez prêté au clergé un tribut de vénération et de filiale assistance. Mais, dans ce combat, vous n’entrez pas seulement en lice pour la défense de votre liberté religieuse et pour celle des droits de l’Église, mais encore pour votre patrie et pour la société humaine qui, si elles ne sont pas appuyées sur la base de l’autorité sacrée et de la religion, s’effondreront nécessairement dans la dissolution et la ruine ».

Écoutez encore ces autres paroles du même Pontife, dans un bref aux présidents et aux sociétaires du cercle de Saint-Ambroise de Milan, en date du 6 mars 1873 : « Si les fils du siècle sont plus prudents que les fils de la lumière, il n’en est pas moins vrai que leur savoir-faire et leurs violences leur profiteraient moins si beaucoup de soi-disant catholiques ne leur tendaient pas une main amie ».

Il ne manque pas, disons-nous, quelques-uns de ces prétendus catholiques qui semblent s’être mis d’accord avec les fils du siècle pour tenter une alliance entre la lumière et les ténèbres, et pour associer la justice à l’iniquité, à la faveur des doctrines appelées catholico-libérales ; doctrines qui, appuyées sur des principes très pernicieux, se montrent bienveillantes pour les intrusions de la puissance séculière dans les affaires spirituelles, et inclinent les esprits à estimer, ou tout au moins à tolérer des lois très iniques, comme s’il n’était pas écrit : Personne ne peut servir deux maîtres à la fois 72. Ceux qui agissent ainsi sont, en tous points, plus dangereux et plus funestes que les ennemis déclarés, non seulement parce qu’ils les secondent, sans que l’on y prenne garde et peut-être aussi sans qu’ils s’en doutent, mais encore parce que, se renfermant dans certaines limites en fait d’opinions réprouvées, ils se montrent sous des apparences de probité et de saine doctrine, afin de tromper les imprudents amis de la conciliation et de séduire les gens honnêtes qui auraient combattu l’erreur manifeste. Ils suscitent ainsi la discorde dans les esprits, détruisent l’unité et affaiblissent les forces en les divisant, alors qu’elles devraient s’unir pour faire efficacement opposition aux adversaires. Vous pourrez toutefois éviter sans peine les embûches de ces hommes, ayant toujours présent en vous-mêmes cet avis divin : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits 73 ». Il vous suffira d’observer combien leur répugne tout ce qui indique une adhésion pleine et absolue aux préceptes et conseils du Saint-Siège, qu’ils ne désignent presque jamais que par le nom dédaigneux de curie romaine ; qu’ils sont toujours prêts à taxer d’imprudence et d’inopportunité ses actes, ainsi qu’à qualifier ironiquement ses fils les plus zélés et les plus soumis d’ultramontains et de jésuites. En résumé, vous les reconnaîtrez à ce qu’ils sont si enflés par le vent de l’orgueil qu’ils se croient plus prudents que le Saint-Siège, auquel est promise par Dieu une assistance spéciale perpétuelle.

Par conséquent, pour vous, bien-aimés fils, n’oubliez jamais que c’est au Pontife romain, vice-régent de Dieu sur la terre, qu’incombe l’autorité en tout ce qui touche à la foi, aux mœurs, au gouvernement de l’Église, et que l’on peut lui appliquer ces paroles que Jésus-Christ dit en parlant de lui-même : « Celui qui ne recueille pas avec moi dissipe 74 » Mettez donc tous vos soins à obéir absolument, avec une prompte et constante volonté à la Chaire de Pierre. Car si vous vous imprégnez tous du même esprit de foi, vous serez unanimes dans vos manières de penser et de sentir, vous consoliderez l’unité que l’on doit opposer aux ennemis de l’Église, vous rendrez aussi agréables à Dieu qu’utiles au prochain les œuvres de charité auxquelles vous vous dévouerez, et vous donnerez une véritable consolation à nos âmes, écrasées sous le fardeau des calamités qui affligent l’Église.

Méditez, bien-aimés fils, méditez devant Dieu dans le recueillement, ces paroles du Maître infaillible de la vérité. Elles vous apprendront la conduite que vous devez tenir, et vous feront comprendre les graves raisons sur lesquelles se fondent tout ce que nous avons dit contre le libéralisme catholique. Qui ex Deo est, verba Dei audit.

IV - Chacun doit s’examiner : « Ne suis-je pas infesté par le virus empoisonné du libéralisme ? »

Le libéralisme catholique étant un scandale presque universel et une erreur malheureusement répandue aujourd’hui, on peut dire, dans la totalité des pays catholiques, il nous a paru particulièrement utile, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, de poser et de résoudre nettement la question suivante

« La République de l’Équateur, avec son unité de foi et de culte, consacrée officiellement et canoniquement au divin Cœur de Jésus, la République de l’Équateur, avec ses très louables décrets ordonnant l’érection d’une basilique, destinée à être pour les générations à venir un témoignage éclatant de la piété profonde d’un peuple heureux, est-elle ou n’est-elle pas aussi infectée par le virus empoisonné du libéralisme ? »

C’est là une question très importante, mais bien délicate : si délicate que si elle se présentait à nous sur le terrain purement historique et uniquement pour satisfaire notre curiosité, nous nous abstiendrions de fixer sur elle notre attention, afin de ne pas risquer de donner à nos âmes la douleur d’être obligés de la résoudre dans un sens affirmatif.

Mais nous sommes vos pères, vos pasteurs et vos maîtres dans l’ordre surnaturel. La terrible responsabilité de votre éternité et du sort de vos âmes pèse en grande partie sur nous ; car, quoique votre salut dépende immédiatement de votre fidélité à répondre à la grâce intérieure, cependant, dans le gouvernement ordinaire de la divine providence, cette même grâce intérieure est comme inféodée aux secours extérieurs de la prédication, de l’enseignement, des exhortations, des conseils, des mandements, des défenses, des supplications, des prières, des menaces et des paternelles admonitions de vos pasteurs.

C’est pour cette fin que Jésus-Christ a établi dans son Église la hiérarchie d’ordre et de juridiction, constituant lui-même les uns prophètes, les autres évangélistes, d’autres pasteurs et docteurs, afin qu’ils travaillassent à la perfection des saints dans les attributions de leur ministère respectif et à l’édification du corps mystique de Jésus-Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous à l’unité d’une même foi et d’une même connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’homme parfait à la mesure de l’âge parfait où le Christ se formera mystiquement en nous, afin que nous ne soyons plus comme des enfants vacillants, qui se laissent emporter à tous les vents des opinions humaines par la malice des hommes, qui trompent avec adresse pour introduire l’erreur, afin que, « suivant plutôt la vérité de l’Évangile avec charité, nous croissions, en toute chose, en Jésus-Christ qui est notre chef et de qui tout le Corps mystique, dont les parties sont jointes et unies ensemble par la foi et la charité, reçoit par tous les canaux de communication, selon la mesure correspondant à chaque membre, l’accroissement propre du corps pour sa perfection moyennant la charité » (Eph. IV-15/16).

Nous devons donc remplir notre difficile ministère, nous bornant strictement aux limites que nous marque l’amour immense, cordial, que nous professons pour vous, qui êtes les fils d’un peuple spécialement favorisé par notre divin Rédempteur.

Notre république est-elle ou n’est-elle pas infectée du virus empoisonné qui se nomme libéralisme catholique ?

Bien-aimés fils, nous ne voulons pas résoudre nous-mêmes cette difficile question ; nous adressant à chacun de vous en particulier, nous préférons que vous soyez vos propres juges et que vous prononciez vous-mêmes votre propre sentence dans le tribunal secret et silencieux de votre conscience.

Nous vous avons décrit le libéralisme dans son essence, dans ses traits divers, dans sa malice intrinsèque, dans ses funestes résultats : c’est à vous maintenant de faire les applications opportunes. Jugez-vous vous-mêmes, non les uns les autres, mais que chacun prononce sur soi.

Pour cela pensez que beaucoup d’entre vous comparaîtront un jour prochain devant le tribunal du juge des vivants et des morts, pour lui rendre compte de toutes les pensées, paroles et actions qui auront formé ici-bas le tissu de leur fugitive existence. En ce jour formidable et aux premières lueurs de l’éternité, toutes les ombres disparaîtront et vous verrez toute chose dans la lumière du Seigneur.

Le secret de votre bonheur éternel consiste pour vous à prévoir ce terrible moment ; rentrez dès cette heure en vous-mêmes, essayant de vous connaître sans illusions, afin de vous corriger avec l’aide de Dieu, si vous vous reconnaissez coupables.

Lisez, relisez notre lettre pastorale avec ces dispositions d’âme, appliquez les enseignements qu’elle contient à toute votre conduite et à toutes vos pensées. Souvenez-vous de l’époque à laquelle vous êtes nés, quels maîtres vous ont enseignés, quels textes vous avez appris, quels livres vous avez lus, quels noms, quels héros, quels hauts faits exaltèrent votre imagination et les passions d’une jeunesse plus ou moins orageuse. Passez ensuite à l’âge viril, et rappelez à votre mémoire les luttes de parti, les révoltes de la patrie, les programmes de gouvernement, les discussions de la presse, les divers actes de la politique, dans lesquels vous avez eu une part active ou passive, médiate ou immédiate, principale ou secondaire.

Fixez-vous enfin, dans le fond même du tableau de notre vie politico-religieuse, observez quelles passions et quelles affections vous dominent, quels intérêts vous agitent, quel esprit vous guide. Cela est indispensable pour que vous vous connaissiez bien vous-mêmes et que vous prononciez en connaissance de cause votre propre sentence. Si cette sentence vous absout de toute culpabilité, rendez grâce au Seigneur, qui, au milieu d’une si grande perversion d’idées et de jugements, a daigné vous conserver toujours fils soumis de l’Église ; si, au contraire, la sentence vous condamne, si vous vous reconnaissez coupables de libéralisme, consolez-vous en pensant qu’elle a été prononcée au tribunal de la miséricorde, et que son but unique est de vous exciter au repentir et à l’amendement.

Nous attendons de votre docilité, et plus encore du Sacré-Cœur de Jésus, que vous ferez tous ainsi pour la gloire de Notre-Seigneur, pour l’honneur de sa Mère Immaculée, pour la consolation de l’Église, pour la paix et le bonheur de la patrie, pour le salut éternel de vos âmes.

V - Les trois obstacles à opposer au libéralisme :

Mais nous ne voulons pas clore cette lettre pastorale collective, sans vous donner quelques indications pratiques propres à assurer le fruit spirituel de vos âmes, objet que nous nous sommes proposé en l’écrivant.

Vous devez opposer trois obstacles à la contagion du libéralisme, à cette affection si dangereuse des sociétés modernes ; vous devez lui opposer :

A. des moyens,

B. des remèdes,

C. des reconstituants.

A. Pour les bien-portants opposer les moyens de préservations

Les moyens doivent être de préservation, les remèdes curatifs, les reconstituants de réparation.

Les moyens doivent être appliqués à ceux qui sont sains, les remèdes aux malades, les reconstituants à ceux qui sont entrés en convalescence.

Les enfants, les adolescents, les cœurs purs et innocents, le peuple simple et laborieux, voilà les sains. Or, comme le libéralisme est une contagion répandue partout, comme il s’insinue par toutes les artères de la société, comme tout favorise la diffusion de ses erreurs et de ses mensonges, il est nécessaire d’appliquer constamment à la partie saine de notre république les moyens les plus efficaces pour préserver l’innocence.

Ces moyens se réduisent à un seul, qui consiste à créer pour les générations qui s’élèvent une atmosphère lumineuse de vérité : Veritas liberabit vos 75. Le prêtre et le professeur dans leur chaire, le père de famille au foyer domestique, l’homme public à la tribune, le citoyen dans ses relations intimes, l’écolier dans ses études, l’artisan dans son atelier, tous doivent submerger les intelligences vierges dans l’atmosphère éminemment pure de la vérité catholique. Semblables à l’ange du Seigneur chargé de défendre avec une épée de feu l’entrée de la demeure de l’innocence, aussitôt que nos premiers parents eurent péché, chacun de nous doit être armé de l’épée des divins enseignements pour empêcher l’erreur de pénétrer dans le jardin fleuri de l’Église, sis en notre patrie.

Pères, maîtres, docteurs de la jeunesse, hommes publics, ministres de Dieu, si vous voulez sauver l’innocence de notre peuple, ne scandalisez pas les petits, ne dévoyez pas leurs idées, ne corrompez pas leurs jugements, enseignez toujours la vérité, éloignez d’eux les livres impies, les journaux, les revues et les brochures, les feuilletons 76 qui répandent le venin des doctrines corruptrices et subversives. Facilitez l’introduction d’ouvrages sincèrement catholiques, jetez au feu ces restes déconsidérés du philosophisme voltairien et des autres erreurs modernes. Enseignez aux enfants le profond respect qu’ils doivent avoir pour les maîtres, les prêtres, les auteurs et les apologistes de notre divine religion. Nous observons avec une grande consolation que dans quelques-unes des principales provinces de la république on a fait de grands pas dans cette voie, et nous attendons avec confiance les fruits salutaires du zèle chrétien des directeurs de la jeunesse ; mais cette même espérance allume dans notre esprit le désir de porter plus avant et sur tout le territoire la réaction de la vérité contre l’erreur.

B. Pour les malades opposer les remèdes

Les malades ont besoin de remèdes pour leur guérison. Entre toutes les maladies de l’esprit humain, c’est à peine s’il en existe une qui soit aussi tenace et en même temps aussi capricieuse que le libéralisme. C’est une complication effrayante des maux qui attaquent le cerveau et le cœur, c’est-à-dire l’homme tout entier. Par conséquent, il est extrêmement difficile de signaler les remèdes qui lui conviennent le mieux. Nous sommes prêts à dire du libéralisme ce que Jésus-Christ Notre-Seigneur disait de l’enfant lunatique : « Cette race de démons ne peut être chassée que par la prière et le jeûne ». « Hoc genus non ejicitur, nisi per orationem et jejunium ». (Mtth. XVII-2)

Vous donc, prêtres du Seigneur, vous, âmes spirituelles qui avez embrassé la perfection chrétienne, vous qui avez une conscience pure, fréquentez les sacrements, participez aux divins mystères et élevez des mains suppliantes vers le ciel, recommandez dans vos prières ces âmes malheureuses qui sont possédées de l’esprit libéral ; parce que, comme nous l’avons dit déjà, elles se trouvent dans un très grand péril. Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu. Sine fide impossibile est placere Deo (Heb. IX-6). La foi des libéraux est tout au moins douteuse. La foi sans les œuvres est une foi morte. Fides sine operibus mortua est (Jc II-26). Or la foi de ceux qui se disent catholiques libéraux est une foi stérile, inféconde, inconséquente et démentie par leur jugement privé, qui les place dans la catégorie des mauvais fils de l’Église. Prions donc, prions tous sans cesse le Seigneur, afin qu’il éclaire leur entendement et touche leur cœur, afin qu’ils soient délivrés de leurs erreurs et des passions qui les agitent, au grand péril de leurs âmes. Pour vous, nos bien-aimés fils, qui vous êtes peut-être laissé entraîner par le courant du siècle, par faiblesse plutôt que par malice, reprenez enfin possession de vous-mêmes, rentrez au dedans de vous, et prêtez-vous docilement aux paternelles remontrances de vos pasteurs. Souvenez-vous que le genre humain a été élevé à un ordre surnaturel et divin par la rédemption du Christ, ordre auquel doit nécessairement être subordonné tout ce qui est naturel, temporel, visible, périssable. Pensez que la profession du chrétien nous appelle à une vie intérieure et spirituelle, bien éloignée des agitations et du tumulte de l’existence exclusivement politique, qui arrache l’homme à lui-même et le livre à une habituelle dissipation, dans laquelle il est bien malaisé d’écouter la voix de la conscience et les inspirations de la grâce. Efforcez-vous surtout de corriger en vous un préjugé funeste, qui, à notre avis, explique en grande partie l’origine et la cause de l’aversion ombrageuse du libéralisme contre l’Église de Jésus-Christ. La différence entre l’Église et l’État étant exagérée par cette erreur contemporaine, beaucoup de libéraux et peut-être tous, pensent que l’Église in concreto n’est pas autre chose que le pape, les évêques, le clergé et les ordres religieux ; en même temps, ils ne comprennent l’État que comme la réunion de tous les séculiers intervenant et devant intervenir dans la chose publique. De là vient que dans les questions qui à chaque pas s’agitent entre les gouvernements de la terre et l’épouse de Jésus-Christ, on pense faussement que, lorsque le pape, les évêques, le clergé et les religieux défendent les droits de l’Église, ils ne font que plaider leurs intérêts personnels au préjudice des citoyens et de la société civile et politique. C’est là une tromperie vraiment diabolique.

C. Pour les convalescents, offrir les reconstituants

L’Église de Jésus-Christ se compose de tous les catholiques, de tous les baptisés ; tous, nous formons un même corps, dont la tête est Jésus-Christ, et quand nous, les pasteurs, nous prêchons la vérité et défendons ses privilèges, nous ne plaidons pas des intérêts purement personnels ; nous plaidons pour le peuple entier, pour tous les fidèles, nous plaidons même pour le bien temporel de la société politique elle-même. C’est donc une criante injustice, une sottise des plus dangereuses, que de prétendre séparer ce que Dieu a fait un et indivisible. Pour nous, bien-aimés fils, nous sommes la chair de votre chair, les os de vos os : notre origine est commune, communes nos aspirations, identique notre fin. Si nous vous disons la vérité, pourquoi ne voulez-vous point nous écouter ? Si nous vous aimons de tout notre cœur, pourquoi nous détesteriez-vous ? Si nous sommes vos pasteurs, pourquoi nous mépriseriez-vous ?

Assurément nos personnes ne méritent pas le grand honneur de vous gouverner, mais votre Dieu et le nôtre mérite toujours le sacrifice de votre filiale obéissance. Respectez donc vos prélats, consultez-les dans vos doutes, écoutez leur parole, recevez leurs leçons… Fides ex auditu, auditus autem per verbum Christi. (Rm X-17)

Tels sont, bien-aimés fils, les reconstituants que nous vous offrons pour la convalescence de la maladie dont nous venons de vous entretenir. Si le libéralisme à tous ses degrés et nuances, s’efforce d’élever un mur de division entre l’Église et l’État, c’est-à-dire entre le pape, les évêques et le clergé d’une part, les hommes publics et le peuple fidèle de l’autre, il saute aux yeux que les sociétés malades ne recouvreront jamais la santé perdue, tant qu’elles ne renverseront pas ce mur, tant que les cœurs et les esprits ne seront point rendus à ceux que Jésus-Christ enrichit de trésors d’amour et de charité pour le salut du monde. Le livre inspiré des Actes des Apôtres (VI-32), décrivant les gloires de l’Église primitive, nous dit que la multitude des fidèles ne formait qu’un seul cœur et qu’une seule âme. Cette unité de pensées et de sentiments nous révèle, non seulement l’amour avec lequel les fidèles devaient se soutenir entre eux, mais encore la déférence, le respect, la docilité, l’obéissance et la piété filiale dont les nouveaux convertis honoraient sans doute les apôtres, qui portèrent la lumière de l’évangile dans toutes les régions de la terre. Vous désiriez, bien-aimés fils, que notre Équateur présente au monde le spectacle de l’Église aux premiers jours. Unissons-nous tous étroitement par le même lien d’amour et de charité. Prêtres, unissez-vous à vos prélats, fidèles, unissez-vous au clergé, peuple tout entier, recevez, avec l’humilité chrétienne, les instructions des maîtres dans la foi. Ne trouvez jamais mauvais que les prédicateurs évangéliques vous disent énergiquement la vérité sur les questions ardues et difficiles, débattues entre l’Église et l’État. Recourez à eux dans vos doutes, persuadés que les ministres du Seigneur sont toujours guidés par une lumière supérieure dans l’accomplissement de leur haute mission. Les libéraux ont l’habitude d’accuser les prêtres de porter la faucille dans la moisson d’autrui, lorsqu’ils interviennent en des affaires, qui au premier aspect, semblent concerner seulement la politique : ne les croyez pas, l’Église connaît parfaitement les limites dans lesquelles doit se déployer son action ; mais, pour cette même raison, elle sait quand et comment elle doit éclairer la conscience des fidèles, afin qu’ils ne soient pas victimes de l’astuce et de la perfidie de leurs gratuits ennemis. Les erreurs pratiques du libéralisme sont si subtiles, sa malice si déliée, ses pas si incertains, que si les fidèles ne sont pas sur la défensive, rien n’est plus facile que de les pousser à leur ruine. Il est donc nécessaire que les gardiens de la maison d’Israël enseignent, instruisent et conseillent le peuple simple, afin qu’il découvre les pièges que lui tend le génie du mal ; car c’est une chose digne de compassion que de voir combien d’hommes, éclairés sur d’autres points, tombent en de grossières erreurs contre la foi et le dogme, uniquement parce qu’ils se fient à leur propre jugement et n’admettent pas d’autre critère que celui des préjugés qu’ils ont sucés avec le lait, selon l’expression de Pie IX. Recourez donc aux prêtres instruits et vertueux, consultez-les, écoutez leurs réponses comme des oracles. Dieu, en récompense de votre docilité et de votre soumission, corroborera votre foi, fortifiera votre esprit et préservera vos âmes de la contagion du libéralisme que l’Église déplore avec tant de raison dans un si grand nombre de peuples.

VI - Conclusion

Cette lettre pastorale vous paraîtra trop longue peut-être ; mais, comprenez bien, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, que, traitant une matière aussi importante et aussi délicate, il ne nous était pas possible de nous resserrer en de plus étroites limites. Nous nous sommes proposé de fixer les idées sur ce point et d’adapter nos instructions à l’intelligence des âmes qui nous sont confiées. Nous vous avons exposé les doctrines catholiques sur le libéralisme, nous servant du langage du maître infaillible de la Vérité, du vicaire de Jésus-Christ sur la terre, du Souverain Pontife, des saints pères et docteurs de l’Église et des divines écritures. La fragile raison de l’homme ne peut rien opposer avec avantage à ces célestes enseignements, qui doivent donc triompher des esprits et des cœurs de tous les fidèles équatoriens. Cette espérance nous console, nous soutient et nous réjouit. Un peuple qui s’est consacré au cœur de l’Homme-Dieu ne doit pas, parmi ses fils, en compter un seul qui ne reconnaisse et n’adore la souveraineté sociale du Christ Jésus sur toutes les nations.

C’est là, croyons-nous, Vénérables Frères et bien-aimés Fils, le secret de l’existence, de la conservation, de l’autonomie, de l’accroissement et du bonheur de notre faible et petite république. Voulez-vous être indépendants et libres ? Veritas liberabit vos (Jn VIII-32) « La vérité vous délivrera » et pour vous parler avec saint Augustin, si non delectat veritas, delectet libertas : « Si la vérité ne vous plaît pas, qu’au moins la liberté vous plaise. » L’Église ne veut pas avoir d’esclaves dans son sein, l’Église veut que ses enfants soient libres ; mais elle reconnaît et enseigne que la base de la liberté n’est et ne peut être autre que la vérité. Donc, veritas liberabit vos. Comme le docteur angélique, saint Thomas d’Aquin, l’enseigne, la vérité de la doctrine délivre les hommes de l’erreur et du mensonge, la Vérité de la grâce délivre les hommes de la servitude du péché, et la vérité éternelle en Jésus-Christ délivre tous les mortels de la corruption et de la mort. (Jn VIII).

Recevez donc, bien-aimés fils, avec foi et avec amour, les leçons de vos pasteurs. Recevez aussi les bénédictions que Nous vous donnons dans toute l’effusion et toute la tendresse de nos âmes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Quito, 15 juillet 1885
JOSE IGNACIO, Archevêque de Quito.
PREDO RAFAEL, Évêque de Llarra.
ARSENIO, Évêque de Riobamba.
MIGUEL, Évêque de Cuenca.
ROBERTO, Évêque de Guayaquil.
PECHO, Évêque de Portoviejo.
LÉOPOLD FREIRE,
Procureur de l’Illustre Évêque de Loja

« Le Libéralisme est un péché » réédité

Le livre célèbre par son titre - mais l’ouvrage a-t-il été lu en France et par qui ? - de Don Sardà y Salvany, Le Libéralisme est un péché, est réédité par les religieux d’Avrillé (Couvent de la Haye-aux-Bonshommes, 49240 Avrillé, 187 pages).

Don Félix Sardà y Salvany (1844-1916) est un prêtre né près de Barcelone. Il a exercé un apostolat de charité et de plume. Pendant plus de quarante ans, il a dirigé la Revista popular, publication hebdomadaire où toutes les questions d’actualité étaient examinées à la lumière de la foi catholique. A partir de 1907, et jusqu’en 1914, il fera paraître une série de douze volumes, intitulée Progaganda catolica : il s’agit d’un vaste recueil de courts ouvrages, de brochures, d’articles et de conférences consacrés à des sujets d’actualité. La grande bibliographie espagnole de référence, Enciclopedia de Orientation bibliografica, nous dit à propos de ces douze volumes, que Don Sardà exerça un « apostolat d’une immense efficacité et résonance ».

Il est l’auteur aussi d’un ouvrage sur le Sacré-Cœur de Jésus qui eut un très grand succès et qui fut réédité jusqu’à la fin des années 1950. Très célèbre également fut son livre El liberalismo es pecado, qui fut réédité à d’innombrables reprises (en 1960, en Espagne, on en était à la 20e réédition).

L’ouvrage est paru en 1884, il a été traduit en français en 1887. En 1975, Mgr Lefebvre préfaçait la réédition qu’en proposaient les éditions de la Nouvelle Aurore. La réédition, entièrement recomposée, qu’ont élégamment réalisée les religieux d’Avrillé, est enrichie de 79 notes en bas de page, qui facilitent la compréhension du texte, et, en fin de volume, de photographies qui montrent que le souvenir de Don Sardà y Salvany n’est pas oublié dans sa ville natale.

Don Sarcla y Salvany estimait que le libéralisme est la « question brulante de notre siècle » : il est « la négation radicale et absolue de la souveraineté divine ». Il est d’autant plus dangereux qu’il est devenu une erreur officielle, légale, intronisée dans les conseils des princes et toute puissante dans le gouvernement des princes ».

L’ouvrage est composé de quarante-quatre courts chapitres. Si le chapitre II définit le libéralisme en général, le chapitre VI définit plus précisément le libéralisme catholique ou « catholicisme libéral » et son « dualisme extravagant » (« une raison individuelle sujette à la loi évangélique […] une raison publique ou sociale, coexistante avec elle et libre de toute entrave »). Don Félix Sardâ y Salvany nous dit, dans le chapitre suivant, que c’est « une fausse interprétation de l’acte de foi » qui conduit au libéralisme catholique.

Don Sardà y Salvany se montre pratique dans d’autres chapitres : à quoi reconnaître un libéral ? y a-t-il différents types (différents niveaux) de libéralisme ? est-il permis de lire, de discréditer les auteurs libéraux ? de lire les journaux « libéraux » ? etc.

Entre la « thèse catholique » (« le droit de Dieu et de l’Evangile à régner exclusivement dans la sphère sociale ») et la « thèse révolutionnaire » (autonomie et émancipation totale de la société par rapport à Dieu et à la foi), l’« hypothèse » libérale, nous dit Don Sardà y Salvany, cherche la « conciliation » ou la transaction », au nom du « moindre mal » et dans l’attente d’hypothétiques circonstances ».

L’application de cette analyse à la situation française actuelle - et à la situation de l’Eglise catholique en France - mériterait de plus longues réflexions. En tout cas, le livre est à lire, on à relire.

Yves Chiron